Ma pile à lire menaçait de s’effondrer, alors j’ai rééquilibré tout ça en prenant un peu à tous les niveaux et avec quelques soirées au calme j’ai pu avancer. Entre aventures spatiales, enquêtes sociétales et fables fantastiques, installez-vous confortablement, je vous raconte.

Alice au-delà des étoiles (Tome 1 et 2) : Les mots et la quête des étoiles
de Kiko Urino chez Glénat
Une amatrice de récits spatiaux et de science-fiction comme moi ne pouvait pas passer à côté de cette nouveauté signée Kiko Urino, dont le nom et le style m’étaient déjà familiers grâce à ses précédents titres comme De neiges et de flammes ou Internet love. L’histoire s’ouvre sur Alice, douze ans, qui rêve de devenir astronaute. Après avoir perdu ses parents à l’étranger et être rentrée au Japon chez sa grand-mère, elle découvre de lourdes lacunes scolaires et linguistiques. Ayant voyagé sans jamais avoir de langue maternelle, elle est “semilingue“, elle peine à trouver ses mots quelle que soit la langue. Avec l’aide d’Inuboshi, un camarade brillant mais qualifié de “briseur de rêves”, elle entame un apprentissage intensif pour combler ses retards et tenter de passer les présélections pour futurs astronautes.
Le cœur de cet album repose sur la communication, le sentiment d’isolement et la déconstruction des stéréotypes. Kiko Urino traite avec retenue le deuil de son héroïne, symbolisé par une scène marquante où la fillette refuse de couper les cheveux que sa mère lui coiffait. Le récit explore la rencontre entre deux personnalités atypiques : Alice n’est pas l’ingénue superficielle qu’on s’imagine, et Inuboshi n’est pas le jeune homme vaniteux qu’il paraît. Dans le second tome, l’héroïne gagne en flexibilité intellectuelle, faisant de son parcours singulier une force face aux faiblesses des autres candidats.
Graphiquement, le trait est particulier, oscillant entre la simplicité d’un croquis parfois maladroit et une grande minutie sur certains détails comme la faune ou la mécanique. Si la narration manque parfois d’approfondissement en précipitant les étapes de sélection, l’émotion reste palpable. C’est un récit d’apprentissage touchant sur la persévérance et la beauté d’apprendre à s’exprimer. J’attends avec impatience la suite (7 tomes déjà disponibles au Japon).

Les femmes ne meurent pas par hasard : Autopsie des violences systémiques
de Charlotte Rotman et Lison Ferné chez Steinkis
J’ai abordé cet album après avoir découvert le travail de l’avocate Anne Bouillon, à la suite de ses interventions pendant le jugement de l’affaire Mazan. Charlotte Rotman a suivi durant trois ans cette pénaliste spécialisée dans la défense des victimes de violences conjugales pour concevoir ce récit. L’ouvrage fait défiler des cas réels d’homicides, de violences intrafamiliales et de harcèlement, restituant la parole brute des victimes et les coulisses des tribunaux.
Sur le fond, l’album refuse la grille de lecture du simple fait divers pour mener une critique politique des violences patriarcales. Il décortique les mécanismes de l’emprise, la peur permanente au quotidien et la culpabilité des mères cherchant à préserver leurs enfants. L’ouvrage pointe également les failles du système judiciaire et policier, où les plaintes sont trop souvent minimisées. L’insertion de citations authentiques prononcées lors des procès vient renforcer la gravité du sujet sans aucun fard.
Le travail artistique de Lison Ferné privilégie la clarté et la sobriété pour laisser toute la place au propos. Le dessin est plutôt réaliste, avec des couleurs douces, s’appuyant sur des cadrages resserrés et un rythme fluide qui facilitent l’appropriation des sujets juridiques. C’est un travail documentaire nécessaire et marquant, qui rappelle l’urgence de transformer le traitement de ces violences.

Super Gau : Onde de choc et destins croisés à Berlin
de Bea Davies chez Cambourakis
Mon choix s’est ensuite porté sur la nouvelle bande dessinée de Bea Davies, intriguée par la promesse de son titre qui fait référence à la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011. Pourtant, le récit s’installe loin du Japon, à Berlin. On y suit une galerie de personnages, comme Léa, une jeune femme travaillant dans un centre d’accueil social et hantée par des rêves d’inondation, dont les histoires intimes vont être troublées par les résonances invisibles du drame japonais.
Le scénario aborde les thèmes de la solitude urbaine, de la reconstruction et des liens invisibles qui relient les individus à travers le monde. La construction sous forme de récit choral croise des trajectoires sans lien évident au premier abord, ce qui peut créer un sentiment de confusion lors de la lecture. La structure fait le choix de ne pas tout expliquer, laissant certains personnages disparaître comme ils sont venus, pour privilégier l’ambiance et le sentiment d’instabilité.
Sur le plan plastique, le travail en noir et blanc enrichi d’aquarelle et de nuances de gris s’avère très expressif, rappelant par moments l’esthétique du manga et de la gravure. Les scènes urbaines et les visages bénéficient d’une attention particulière qui donne une atmosphère mélancolique aux planches. Malgré une narration qui peut dérouter par son manque de repères clairs, l’album est sensible, et offre une vision singulière de la fragilité des trajectoires humaines.

Portraits de Persil : Fable sauvage sur l’art et l’émancipation
de Jean-Christophe Deveney et Saïd Sassine chez Dupuis (collection Aire Libre)
Quand j’ai vu “Jean-Christophe Deveney“, j’ai foncé ! Après avoir découvert Soli Deo Gloria et Jeanne des embruns cette année, voir son nom de nouveau m’a immédiatement attirée! L’histoire suit Lina, une artiste peintre qui fuit un mariage étouffant pour s’installer dans la maison de campagne d’une amie. En quête d’inspiration et de liberté, elle s’immerge dans la nature et fait la rencontre de Persil, un centaure lié à la forêt. Elle décide alors de le prendre pour modèle, tout en cherchant à préserver ce lieu sauvage des menaces extérieures.
Le scénario parle de la relation entre l’artiste, son modèle et la société. Loin d’être une simple idylle fantastique, le récit aborde l’émancipation féminine face à une autorité masculine destructrice, incarnée tant par le mari délaissé que par la guerre qui menace le bois. Lina refuse le statut de femme passive pour devenir actrice de son destin. Persil incarne la nature, l’opposition qui remet en question la domination humaine. La narration tresse ainsi une réflexion poétique mais ferme sur l’indépendance, le désir, et le devoir de défendre le vivant face aux violences.
Au dessin, Saïd Sassine, connu pour ses BD sur Wakfu, Bonbon Super ou Apocaline, insuffle à ses planches un dynamisme visuel saisissant, presque cinématographique. La forêt prend vie sous des traits organiques et mouvants, tandis que les couleurs chatoyantes évoluent au fil des saisons pour traduire l’état d’esprit de Lina et la tension du récit. C’est une œuvre intense, hybride entre fable fantastique, drame historique et réflexion esthétique.
On referme la pile
Du parcours intime aux enquêtes documentaires ou aux fables fantastiques, chaque album trouve sa propre manière de questionner notre quotidien. Et vous, quelles sont vos dernières belles lectures BD ?
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