Pour son 10ème film, Gus Van Sant a décidé de s’inspirer des événements dramatiques survenus à Colombine en 1999 durant lesquels deux adolescents avaient ouvert le feu dans leur lycée et provoqués la mort de 13 personnes Palme d’Or à Cannes en 2003, Elephant est un film grave et puissant, à mi chemin entre documentaire et fiction. Hypnotisant!

En ce jour d’automne, les lycéens, comme à leur habitude, partagent leur temps entre cours, football, photographie, potins, etc. Pour chacun des élèves, le lycée représente une expérience différente, enrichissante ou amicale pour les uns, traumatisante, solitaire ou difficile pour les autres. Cette journée semble ordinaire, et pourtant le drame couve…

Elephant apparait comme un petit ovni tant sa construction est inhabituelle. Tout d’abord du point de vue de la mise en scène. Gus Van Sant choisit de ne jamais éteindre la caméra et de filmer les événements tels qu’il les voit. Il se ballade dans ce lycée ordinaire et rencontre tour à tour un photographe, des sportifs, un blond décoloré, une fille à lunettes, un pianiste en herbe, des filles populaires … Il s’en ressort un magnifique sentiment de continuité. Alors qu’on voit Alex et Eric préparer leur macabre projet, on découvre une partie de leurs camarades de classe. Gus Van Sant réussit le pari de filmer la vie alors qu’on sait qu’elle sera détruite en miettes d’ici à quelques minutes. La caméra tourne, virevolte, sans jamais se poser très longtemps sur sa cible. Une sorte de danse funeste implacable. Les plans de dos de ces adolescents qui marchent continuellement dans ces couloirs sans fin, les contres-plongés, rendent le film très beau et unique.

Autre pari incroyable, celui de n’avoir véritablement jamais écrit un scénario précis et de n’avoir fait appel qu’à des lycéens amateurs. Les événements de Colombine n’ont ainsi jamais eu l’air si vrais. Un cinéma vérité où le mot d’ordre est l’improvisation. Dans les bonus on apprendra que chaque acteur joue un peu son propre rôle. Elias est effectivement photographe par exemple. D’ailleurs, pour plus de vérité, chaque acteur a gardé son prénom dans le film… Troublant. Elephant est alors d’autant plus proche de nous. Les élèves sont tous ceux que nous avons été ou rencontrés un jour. Les situations sont exactement celles que nous avons ou aurions pu vivre. Nous sommes dès lors élèves de Colombine, victimes ou bourreaux. Quelque part Gus Van Sant essaye-t-il de nous montrer une responsabilité globale aux événements qui ont lieu dans ce lycée?

Elephant montre avec brio la difficulté d’etre adolescent aux Etats-Unis, de grandir, de s’affirmer pour devenir quelqu’un. Gus Van Sant explique dans les bonus qu’à Colombine les élèves avaient l’habitude d’entendre que s’ils ne réussissaient pas au lycée, ils échoueraient de la même manière plus tard en tant qu’adulte. Une sacrée pression qu’on arrive à percevoir dans Elephant. Le lycée est sans aucun doute la période de tous les doutes, là où tout se joue. Il y a ceux qui réussissent déjà et qui ont trouvé leur place, et il y a les autres, ceux sur le banc de touche qui attendent leur tour désespérément. Les autres refusent cette dure réalité et feront des choix irréversibles. Au delà de cette difficulté de grandir, Elephant met aussi en avant des thèmes graves liés eux aussi à l’adolescence. Ainsi, il sera question d’homosexualité, d’alcoolisme parental ou encore d’anorexie. Les sujets sont traités avec beaucoup de légèreté et permettent au film de ne jamais tomber dans le pathos. La vie prend toujours le dessus quand on est adolescent…

Autre grande richesse du film, la volonté de ne jamais prendre parti et de ne jamais tenter d’expliquer le pourquoi du comment. Une volonté de filmer les événements tels quels, pour ceux qu’ils sont et rien d’autre. Ne chercher pas dans Elephant la réponse au “pourquoi ces deux jeunes ont-ils un jour de décider de faire une chose si atroce?” elle n’y est pas. Une infinité de pistes sont alors lancées, à chacun de choisir l’explication qu’il préfère, Gus Van Sant laisse ici le choix au spectateur. Est-ce parce-qu’ils veulent se venger de leurs camarades? Est ce par peur de prendre conscience de leur homosexualité? Sont-ils fous? Est ce par crainte de ne jamais sortir de l’ombre? Ou est-ce à cause de cette note de Beethoven qu’Alex ne parvient pas à jouer? Peut-être à cause du temps nuageux, des jeux vidéos… Qui sait?

Dernière grande réussite du film, sa bande originale. Gus Van Sant choisit Beethoven comme clef de voute. Il compose en grande partie l’accompagnement musical du film. D’abord pour accompagner certaines scènes (accompagner seulement car le bruit ambiant n’est jamais effacé) mais il est même intégré au film puisqu’on verra Alex jouer la fameuse Lettre à Elise et Clair de Lune. Rarement un thème n’avait si bien collé à un film! Cette musique pourtant si belle et si douce vient contrecarrer la gravité des événements. Ce qui n’est pas sans rappeler un certain Stanley Kubrick dans son Orange Mecanique…Fascinant!

Elephant est un film poignant, bouleversant qui ne vous laissera pas indifférent. Une œuvre d’une rare puissance, dérangeante car trop proche de nous et surtout inclassable ! Du grand art ! Merci Monsieur Van Sant!

“So foul and fair a day I have not seen”

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M.

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