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[Humeur] : J’ai été Ballos à Roland Garros

Quand on a 14 ans et qu’on ne vit que pour le tennis, le rêve ultime est de devenir ramasseur de balles à Roland Garros. Approcher ses idoles, manquer l’école pendant 3 semaines et vivre une aventure au milieu d’autres passionnés apparaît ainsi comme un idéal presque impossible à atteindre. Presque, bien sûr, parce qu’il s’avère qu’une poignée de chanceux parvient chaque année à passer les sélections et à décrocher leur pass pour vivre Roland Garros de l’intérieur. En 2001, ce fut mon tour et plus d’une dizaine d’années après, le souvenir reste fort.

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Nous sommes donc en Novembre 2000 quand, au courrier, je reçois ma convocation pour les sélections à Saint Raphael. Excitée, je réalise vite que la sélection a lieu demain et il faut batailler corps et âme pour expliquer à maman pourquoi il faut y aller. Même si c’est à 8h du matin et que c’est le week-end.

Pour mettre toutes les chances de mon côté, je décide de porter tous mes habits Adidas disponibles (Adidas est le sponsor officiel). Me voici en route. Le cœur battant à 10 000, je n’imagine pas une seconde pouvoir réussir cette sélection mais le rêve d’une enfant de 14 ans peut parfois accomplir des miracles me direz-vous. Impossible de vous dire combien nous étions ce jour mais une chose est sûre : à l’arrivée, il n’en restera que 4 (on se croirait presque dans Koh Lanta). Quatre jeunes de la région ayant réussi des tests d’adresse au roulé, au lancer ou d’endurance. Summer Sun de Texas raisonnera toute la journée et je ne pourrais jamais à l’avenir dissocier cette chanson de cet événement. On nous passe des films, nous apprend le rôle des ramasseurs de balles et on nous explique pourquoi il faut avoir un comportement exemplaire. N’ayant pas franchement réussi les tests physiques, je mise tout sur l’attitude. Après tout, pourquoi pas moi ?

S’ensuivront alors de longues semaines d’attente, la disparition d’une grand mère et un anniversaire morne. Un soir, à la sortie du collège, Maman m’attend dans sa nouvelle voiture, une lettre dans la main. Elle me dit «ne sois pas trop déçue si ça ne marche pas». Après avoir arraché l’enveloppe, je dois la relire une bonne dizaine de fois avant de réaliser : je fais partie des élus et irai à Roland Garros en mai prochain. Alors qu’autour de moi, certains ricanent déjà et ne comprennent pas l’intérêt d’aller faire le larbin des joueurs de tennis,  mon sentiment de fierté est immense et l’excitation sans égale.

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Dans le but d’être formés, les trois autres sélectionnés et moi partons 3 week-ends à Paris. Je loge chez Pauline, une gentille parisienne qui sera mon hôte pendant tout le tournoi. Là, on nous apprend les rouages du métier. Déjà des mots raisonnent dans ma tête : roulés, lancés, changement de balles, serviettes, équilibrages… Alors que l’on s’entraine, les évaluateurs nous observent déjà, histoire de savoir qui sera sur quel cours. Ayant déjà participé au tournoi de Monaco et à l’Open Féminin de Nice j’ai, une petite longueur d’avance sur certains et commence déjà à tirer mon épingle du jeu.

À coté, Maman doit batailler sévère pour obtenir l’autorisation du collège pour me laisser m’échapper durant trois semaines… Advienne que pourra, si ils me renvoient, je trouverai un autre établissement ! Le principal finira par céder. On me donne ma tenue (les 3 paires de chaussettes pour un tournoi de 3 semaines seront un peu short), je récupère le badge et me voilà fin prête : Roland Garros 2001, me voici !

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Impossible d’expliquer ici l’impression d’appartenir à quelque chose d’unique. Nous sommes 200 à avoir donné à nos rêves la force d’exister. 200 ramasseurs venus des quatre coins de la France prêts à vibrer pendant ces trois semaines. Chaque matin, le rituel est le même. Petit footing, exercices d’échauffement, briefing avec les coachs, et relaxation. Les journées seront longues et exigeantes, c’est pourquoi une excellente condition physique est nécessaire.

Pendant les qualifications, les équipes se rodent, les évaluateurs font le tour histoire de dénicher les talents qui auront la chance de ramasser les plus grands. Déjà les premiers signes de fatigue apparaissent, entre malaise pour certains et véritable coup de chaud pour d’autres. Il faut tenir la distance, être debout de 7h à 23h et être sur les cours prêts à assister les joueurs pendant une bonne dizaine d’heures chaque jour.

Le rythme s’intensifie quand le tournoi commence. Je débute sur le Suzanne Lenglen, pour mon plus grand plaisir. Ramasseuse de fond, j’adore mon équipe et profite de chaque moment passé sur ou en dehors des cours.  Mon vocabulaire a évolué, je sais qu’on peut partir faire un voyage dans la jungle si on fait un «lob», que les «buts» ne seront pas excusés, qu’un concours de « catch » se met en place et que les changements de balles se font «dans les fosses». Je ne vis alors plus que pour ça. Chaque jour je cherche à progresser, à améliorer mes roulés pour peut-être décrocher une promotion et atterrir sur le Central. Oui car, à Roland, l’ambition est de rigueur et l’esprit de compétition obligatoire. Et même si je ramasse Sampras, Agassi, Hingis ou Pioline, je rêve plus grand. Chaque ramasseur devant viser haut, progresser de cours en cours pour peut-être atteindre le saint Graal : ramasser la finale.

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Mon heure viendra puisqu’un soir, suite à de nombreuses blessures, le coach du Central viendra demander à Clément Barcalon (mon coach) de lui envoyer ses trois meilleurs éléments. Je fais partie du lot et me voici propulsée sur le Central. Jamais je n’oublierais cette première entrée sur ce cours immense. Les battements de mon cœur m’empêchant d’entendre les acclamations de la foule autour de moi. Devant moi, un certain Roddick, jeune arrivé qui s’effondrera quelques minutes plus tard, victime de crampes. Cette scène irréelle me vaudra d’ailleurs la publication de dizaines de photos ou apparaissent mes mollets devant ce jeune américain à terre. Mais qu’importe, mon baptême sur le Philippe Chatrier a eu lieu et je ne compte pas céder ma place !

Entre les heures de ramassage, les petites ballades dans le stade et le tournoi des ramasseurs qui commence, le rythme des journées s’intensifie. Mes chaussettes commençant à ne plus retrouver leur blanc initial.  Évidemment, dans cette grande colonie de vacances, des amitiés se créent alors que certaines romances naissent. Enfermés dans notre bulle, nous vivons là, ce qui sera sans doute, la plus grande aventure humaine de notre vie.

Un soir, distraite par la présence de Zidane dans les gradins, je perds en efficacité. L’erreur fatale d’une jeune fille sur le cours poussera le boss à prendre une décision irrévocable : plus de filles ne ramasseront sur le Central. Énervée par cette injustice mais comprenant mon erreur (j’avais en fait tourné trop souvent la tête vers les gradins alors que je suis censée regarder tout droit) je retourne sur le Suzanne. Le cours me paraît ridicule face à l’immensité du Chatrier et la perspective de ramasser la finale s’éloigne heure après heure. Je ramasserais les ¼ de finale féminin (maigre consolation quand on a touché l’Everest) et finirais ma quinzaine en ramassant les juniors et les double … Agacée par mon manque de sérieux, je me contenterais de regarder la finale du bord du cours.

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Le soir, place à la fête avant les au-revoir.  Comme chaque année, une traditionnelle boum est organisée. On distribue les trophées aux meilleurs ramasseurs (qui me passent sous le nez pour les raisons que vous savez)  et on célèbre cette édition 2001. Après avoir hurlé sur Les Rois du Monde ou Marcher dans le Sable, hymnes de cette année, l’heure est aux adieux. Certains pleurent, d’autres sourient et on se jure tous de se revoir très bientôt. Je quitte alors le stade une énorme boule dans le ventre, la gorge serrée, réalisant que demain, je ne passerai plus la Porte des Mousquetaires et que Roland Garros c’est fini.

Bronzée et ayant perdu des kilos superflus, je rentre prête à raconter mes exploits à la terre entière. À la maison, je retrouve les dizaines de cassettes enregistrées par mes parents et passe une partie de mon temps à me chercher à l’écran. À l’école, je pense être accueillie en héroïne quand ma professeure de musique lance à la classe «Marine en deux semaines, elle a jamais réussi à faire de l’ombre à un joueur». La classe se marre. Je me tais n’ayant pas besoin d’eux pour mesurer l’ampleur de l’expérience que je viens de vivre.

Si le souvenir est présent et si je continuerais à ramasser dans d’autres tournois (Bercy, Monaco, Coupe Davis), un sentiment étrange revient à la fin de chaque mois de Mai. Quand j’allume la TV et tombe sur Roland Garros, mon cœur se sert et la nostalgie d’une époque révolue prend le dessus. Plus tard, je comprendrais que cette expérience a changé ma perception des matchs de tennis et que j’observais désormais plus les «Ballos» que les joueurs sur le cours. Obsédée vous avez-dit ?

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6 Responses

  1. Je suis obligée de te laisser un commentaire! Evidemment je partage le même sentiment de nostalgie puisque nous avons partagé l’expérience. Tu es la seule personne avec Julien Prodhomme (mon hébergé) avec qui j’ai gardé le contact! Je ne me rappelle même plus comment on en est venue à être copine, moi la ramasseuse qui n’a jamais ramassé à Roland, qui passait son temps à mater les matchs sur le central ou à glander et chanter à tue-tête dans le vestiaire (avec parfois une entrée rare sur le central pour amener une banane à Kuerten).
    Chaque matin de la quinzaine, je repense à la phrase mythique à 10h  » OUVERTURE DES PORTES DU STADE!!!!!! » crié dans un haut parleur et l’effervescence de la foule.
    Le plaisir de descendre la pente devant le Suzanne devant tous ces gens qui attendent l’arrivée d’un joueur.
    C’est un peu dur de retourner là-bas en tant que spectateur, car toutes les petites entrées ne nous concernent plus…
    Comme toi, j’en garde un immense souvenir qui me revient en pleine face chaque fin mai de chaque année!
    Merci pour ton article, il est vraiment top

  2. Aleks

    ROLAND GARROS! Mon rêve!

    J’ai églament eu la chance d’être ramasseuse à Roland et je crois que nous y étions la même année, j’ai même eu la chance d’être capitaine du central les deux années suivantes! Une expérience inoubliable pour la fan de tennis que je suis.
    Quand arrive le mois de mai je regarde également plus souvent les ramasseurs que le jeu, j’ai même envie d’y être, le privilège de voir les joueurs, d’être à Roland quand le stade est vide de spectateurs, c’est génial!!!!

    Dommage que Ridha n’y soit plus…!!!!

  3. Vallee

    Salut marine, je ne sais pas si tu te souviens de moi mais nous avons fait Roland Garros la même année et Bercy aussi j’étais même celle qui t’avait hébergée.
    En tout cas très bel article et véridique, que de souvenirs
    Caroline

  4. J’ai « dévoré » ton billet ;-)
    J’adore ce tournoi mais n’aurais jamais pu prétendre être ramasseuse ;-)
    C’est chouette !

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