On ne va pas se mentir, j’attendais ce film avec un mélange de curiosité fébrile et d’appréhension. Quand le réalisateur d’Oppenheimer s’attaque à l’un des plus grands mythes de l’humanité avec 250 millions de dollars en poche, le rendez-vous cinéma est inévitable.

Depuis le début de l’année, je suis dans ma phase mythes grecs avec Wonder Woman Absolute, Hadès II et Madeline Miller (Le Chant d’Achille, Circé, Galatée). Je me demandais sincèrement comment Nolan allait transformer ce récit, traversé de figures féminines puissantes et de traumatismes de guerre, en blockbuster pour les salles IMAX. En espérant qu’il se serve du travail de traduction d’Emily Wilson.

Le résultat est là : une fresque monumentale, techniquement bluffante, mais qui laisse parfois un goût d’inachevé.

Photo prise par Melinda Sue Gordon/Universal Pic – © Universal Studios. All Rights Reserved.

Une claque visuelle brute et organique

Visuellement, le spectacle est au rendez-vous. La maîtrise technique de Christopher Nolan force le respect. Tourné entièrement en IMAX 70 mm (branlette de cinéaste), le film offre des séquences d’action d’une ampleur folle. De la chute de Troie à l’épisode du cheval, reposant ici sur une plage battue par les flots, jusqu’à l’affrontement avec le Cyclope Polyphème (même si je cherche “Personne”), chaque image transpire le cinéma à l’ancienne, lourd, physique et organique. On sent le poids du bois, la furie de la mer et la chaleur des incendies.

Le son, la musique, le moindre vrombissement, l’orage. Ce film, c’est aussi la puissance et la capacité du son à t’immerger dans son récit. J’ai vu le film en Dolby Cinéma (pas d’Imax à dispo) et quel plaisir de ressentir les vibrations sur les scènes dans l’eau !

Sur la structure narrative, le cinéaste fait du Nolan. Il déstructure le temps, triture la chronologie et plonge dans la mémoire morcelée d’Ulysse. Le héros nous apparaît d’abord brisé, amnésique sur l’île de Calypso, rongé par la culpabilité. Cette façon de traiter le retour d’Ulysse comme la trajectoire d’un homme hanté par ses propres horreurs de guerre fonctionne plutôt bien et donne une réelle gravité au récit.

Photo prise par Melinda Sue Gordon/Universal Pic/Melinda Sue Gordon – © Universal Studios. All Rights Reserved.

Des figures féminines et un sous-texte sacrifiés sur l’autel du blockbuster

C’est là que le bas blesse pour moi. En adaptant ce texte fondateur, le film passe complètement à côté de ce qui fait la sève de l’histoire : ses personnages féminins et sa portée humaine.

Là où le poème d’origine nous offre des figures d’une complexité fascinante, le scénario les réduit trop souvent à des figurantes ou à des prétextes dramatiques. Une actrice comme Lupita Nyong’o est reléguée à quelques minutes d’écran (mais au moins on explique que c’est pas la faute d’Hélène), tout comme Charlize Theron, là pour soigner. Heureusement, Samantha Morton s’en sort haut la main en composant une Circé terrifiante, brute et vengeresse, qui marque durablement l’esprit. J’aurai tellement aimé plus pour elle, le passage d’Ulysse sur l’île est terriblement court.

Mais que dire de Pénélope ? Malgré la noblesse qu’essaie de lui insuffler Anne Hathaway, le texte ne lui donne presque rien à défendre, la condamnant à languir en attendant le retour de son mari. On sent parfois qu’il y a des tentatives de lui apporter la grandeur qu’elle mérite mais … rah ça tombe un peu trop vite.

La dimension féministe et le regard nuancé sur la violence de la guerre disparaissent sous le bruit et la fureur. Le film veut nous parler d’effondrement de civilisation et de culpabilité, mais il préfère finalement dérouler un jeu d’action spectaculaire où la tuerie finale des prétendants devient un moment de pure catharsis hollywoodienne. On est bien loin de la réflexion morale poussée qu’un tel sujet exigeait.

Circé <3

Faut-il aller le voir en salle ?

L’Odyssée reste un divertissement impressionnant, une expérience de cinéma physique comme on en voit peu dans les salles. Matt Damon incarne un Ulysse monolithique mais touchant. C’est un grand spectacle à voir idéalement sur le plus grand écran possible pour en prendre plein les yeux.

Mais en sortant de la séance, j’ai surtout eu envie de rentrer chez moi, d’attraper mon livre sur l’étagère et de replonger dans la vraie complexité de ces textes mythologiques que le cinéma peine encore à saisir pleinement.

Author

Blogueuse depuis 2009. Partage son temps entre les BD/Comics, les jeux vidéo, les séries TV, le cinéma et les podcasts.

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