Cet été, j’ai profité des vacances pour avancer un peu sur la pile à lire. Cette fois-ci encore la lecture est variée, passant d’un enfer médiéval dérangé à une nuit psychédélique sans fin, sans oublier un thriller en pensionnat et une douce parenthèse iodée. Installez-vous confortablement, je vous raconte.

La Seconde Vie de Sander : la folie du pouvoir en Enfer
de Stepan Razorënov chez Solodolo
On pense souvent que l’Enfer a déjà été exploré sous toutes ses coutures en bande dessinée. C’était sans compter sur l’arrivée du dessinateur russe Stepan Razorënov chez les éditions Solodolo avec La Seconde Vie de Sander. Un pavé de plus de 300 pages qui m’a immédiatement tapé dans l’œil par son audace visuelle.
L’histoire débute par une éclosion étrange : Sander s’extirpe d’un œuf au cœur d’un paysage aride et maudit. Il ne tarde pas à comprendre qu’il est mort et qu’il a atterri en Enfer. Mais ici, le royaume des damnés ne ressemble pas à une fournaise classique. C’est un territoire désertique, froid et chaotique, peuplé de créatures grotesques. Sander, qui ressemble désormais à une sorte d’homme-grenouille aux traits usés, décide de ne pas se laisser abattre. Avec d’autres âmes perdues, il entreprend de bâtir la toute première cité infernale pour offrir un refuge aux égarés. Naturellement, il en devient le maire. Mais administrer une ville en Enfer implique de négocier avec un Diable belliqueux, de gérer des attaques de monstres et de faire face au glissement progressif de ses propres ambitions.
Ce qui m’a le plus marquée dans le scénario de Razorënov, c’est la complexité morale de ses personnages. Sander pense agir pour le bien collectif, mais le pouvoir le transforme, le dresse contre ses concitoyens et le fait basculer doucement vers une forme de despotisme folle. Les allusions à notre monde contemporain nourrissent une réflexion grinçante sur la manière dont on fait société. Graphiquement, le trait est brut, austère, presque organique. C’est une lecture exigeante, sombre, mais d’une richesse incroyable pour quiconque aime les univers fantastiques qui sortent des sentiers battus.

Une fête sans fin : l’after mélancolique
de Martin Robic chez Rue de Sèvres (Label 619)
Changement radical d’ambiance avec Une fête sans fin de Martin Robic, paru dans la collection Label 619 chez Rue de Sèvres. On y suit Dorothée, une journaliste partie couvrir une fête légendaire et ininterrompue dans une ville reculée, accompagnée de Violette, une jeune femme taraudée par une mélancolie tenace.
Ce roman graphique ne cherche pas tant à raconter une intrigue à rebondissements qu’à capter un état d’esprit très particulier : celui de ces soirées trop longues où la notion de temps finit par se dissoudre. On déambule avec Violette au milieu de ce festival gigantesque, croisant des inconnus, échangeant des confidences nocturnes et éphémères. L’ambiance m’a rappelé cet imaginaire très seventies, empreint de psychédélisme, de communautés temporaires et de quête d’évasion. L’album explore avec beaucoup de pudeur le mal-être de son héroïne : la fête n’est pas montrée comme une solution magique, mais comme un espace où les masques sociaux tombent enfin.
Le travail visuel de Martin Robic repose sur des teintes pastel et des décors parfois irréels qui renforcent l’impression d’un rêve éveillé. C’est un album à la frontière du réel et de l’onirisme qui ne plaira pas forcément aux amateurs de récits très structurés, tant le scénario semble flotter par moments. Si vous acceptez de vous laisser porter par cette errance poétique, le voyage laisse une empreinte douce-amère très réussie.

This Place Kills Me : le noir au féminin et en pensionnat
de Mariko Tamaki et Nicole Goux chez HiComics
Signé par Mariko Tamaki au scénario et Nicole Goux au dessin, This Place Kills Me nous plonge dans les années 1980 au cœur d’un lycée privé pour jeunes filles, la Wilberton Academy.
Le drame éclate dès le lendemain d’une représentation théâtrale : Elizabeth Woodward, l’élève star de l’école qui incarnait Juliette sur scène, est retrouvée morte. Alors que la direction et les autorités concluent rapidement à un suicide, Abby Kita, une nouvelle élève marginale et observatrice, refuse de croire à cette version officielle. Elle commence à fureter dans les coulisses de l’établissement. Mariko Tamaki utilise à merveille les codes du roman noir pour disséquer les mécanismes de pouvoir, d’exclusion et de rumeur au sein de la communauté lycéenne. À travers des extraits de journaux intimes, de lettres et de coupures de presse qui rythment la narration, le récit met à nu l’hypocrisie de la haute société scolaire.
La vraie force du livre réside dans le traitement du personnage d’Abby. En tant qu’adolescente queer dans un environnement très conservateur, elle incarne une figure de détective “externe”, marquée par le rejet et la solitude. Nicole Goux traduit parfaitement cet isolement par un travail de cadrage remarquable : Abby apparaît souvent isolée dans la foule ou découpée par des jeux de couleurs très tranchés. Un thriller adolescent sombre, intelligent et terriblement efficace.

Là où danse le vent : la beauté des transmissions silencieuses
d’Enora Boutle chez Glénat
Pour refermer cet article, Là où danse le vent d’Enora Boutle offre une parenthèse d’une délicatesse rare. L’autrice y aborde les liens intergénérationnels à travers le parcours de Yaëlle, une adolescente envoyée chez son grand-père sur la côte bretonne pendant que ses parents se déchirent.
D’abord en colère et renfermée, Yaëlle va peu à peu s’apaiser au contact de ce grand-père silencieux, attentif et rassurant. Dans cette maison balayée par les embruns, il n’est pas question de grands discours : la transmission se fait par la simple présence, le partage des tâches quotidiennes et les promenades face à la mer. Le récit s’articule en deux époques distinctes. On retrouve Yaëlle des années plus tard, alors que le vieil homme faiblit à son tour, inversant doucement les rôles d’accompagnement et de soin.
Les paysages maritimes bretons sont traités comme un personnage à part entière. Le dessin, très expressif et baigné de teintes douces, rend hommage à la beauté des éléments et à ce qu’ils apportent de sérénité aux personnages. C’est un album profondément touchant sur le deuil, la mémoire familiale et ces refuges d’enfance qui nous construisent pour toujours. Une lecture lumineuse à mettre entre toutes les mains.
Et voilà, je vous spoile… J’ai lu une vingtaine de BD cet été, donc on n’a pas fini d’en parler ! Et vous, quelles sont vos dernières belles lectures ?
N’hésitez pas à me suivre sur Hardcover, la meilleure application de tracking de lecture !