Nouvelle sélection de mes lectures de vacances, dont deux « rattrapages » : entre guerre, relecture mythologique, voyage spatial et récit historique. J’aime varier les styles ! Installez-vous, je vous raconte tout ça.

Escape (Tome 1) : Furie des hommes et Chaos des armes
de Rick Remender et Daniel Acuña chez Urban Comics
Je dois avouer que je suivais l’annonce de ce nouveau projet de Rick Remender avec beaucoup de curiosité. Parce que déjà “Rick FOREVER“, puis récit anthropomorphique et puis très intriguée par cet hommage à son grand-père, ancien pilote pendant la Seconde Guerre mondiale. Dès les premières pages, on fait la connaissance de Milton Shaw, un aviateur aguerri pris au piège derrière les lignes ennemies après avoir été abattu. Le problème ? Il se retrouve coincé dans les ruines d’une cité qu’il a lui-même bombardée, avec moins de 24 heures pour s’échapper avant que son propre camp ne largue une bombe atomique.
Sous ses airs de thriller militaire nerveux teinté d’anthropomorphisme où un empire de chauves-souris fait planer sa terreur, le récit évite le piège du manichéisme simpliste. Le scénario plonge au cœur des traumatismes de la guerre, explorant la culpabilité du soldat, l’absurdité du combat et les choix moraux impossibles en temps de crise. On se surprend très vite à oublier l’aspect animalier des personnages pour se concentrer sur l’humanité vacillante et la douleur qui émanent de cette course contre la montre.
Visuellement, Daniel Acuña livre une prestation impressionnante qui installe une tension étouffante. La palette de couleurs joue sur des contrastes saisissants entre le feu des explosifs et la grisaille des décombres, noyant la ville dans une fumée omniprésente qui rend l’atmosphère irrespirable pour le lecteur. Le trait texturé et la mise en scène immersive soutiennent à merveille le rythme haletant de cette cavale désespérée. Un premier volume saisissant qui laisse impatient de découvrir la suite. (Le comics devrait se terminer à la fin d’année aux US, j’ai hâte!)

Eurydice : Murmures de la cité de papier
de Lou Lubie et Solen Guivre chez Delcourt
Ayant une vraie affection pour le travail de Lou Lubie (Saigneurs, Racines…), j’étais particulièrement curieuse de découvrir sa relecture du mythe d’Orphée et Eurydice. L’album nous emmène dans une cité spectaculaire où une jeune femme, Eurydice, s’échappe d’un convoi funéraire pour s’enfoncer dans le désert. Recueillie par Orphée, chanteur au talent hors norme, et sa sœur Calliopé, une danseuse qui lutte pour préserver son art, elle cherche désespérément à rejoindre le royaume d’Hadès.
Si l’intrigue prend de grandes libertés avec le récit mythologique d’origine, c’est pour mieux aborder des problématiques plus modernes. Le scénario entrecroise les destins pour questionner le consentement, la place et la parole des femmes face aux désirs masculins, mais aussi la précarité du statut d’artiste et la menace du remplacement de l’humain par la machine. C’est fin, engagé et empreint d’une réflexion sociale très juste sur nos sociétés contemporaines.
Pour cet album, Solen Guivre réalise un travail graphique absolument superbe. Les décors majestueux, la fluidité du mouvement dans les scènes de danse et le travail délicat sur les transparences et les reflets offrent un émerveillement visuel de chaque instant. La douceur de la colorisation crée un contraste fascinant avec la gravité des sujets abordés. Une lecture poétique et captivante qui bouscule intelligemment nos classiques mythologiques.

Astra Nova : Grand saut vers la solitude
de Lisa Blumen chez L’Employé du Moi
Après avoir écouté Lisa Blumen dans un épisode d’Internet Exploreuse, j’avais envie de la découvrir et j’ai commencé par sa BD Astra Nova. On y suit Nova, une astronaute entraînée depuis des années pour une mission scientifique d’exploration vers une planète lointaine sans retour possible. Mais avant de monter dans sa fusée, l’agence spatiale l’oblige à participer à une soirée d’adieu dans une villa, où elle retrouve ses trois seuls amis d’enfance qu’elle avait totalement perdus de vue.
La science-fiction sert ici de prétexte pour ausculter l’intime, l’éloignement et le poids de nos choix de vie. Lors de cette fête d’un inconfort palpable, les discussions révèlent les fêlures de chacun, du surmenage familial aux solitudes choisies ou subies. L’album capte avec une justesse troublante la nostalgie des idéaux de jeunesse confrontés à la réalité du temps qui passe, rappelant avec une douce mélancolie ce que signifie être relié aux autres.
Entièrement réalisé aux feutres à alcool, le dessin de Lisa Blumen déploie un charme brut et immédiatement reconnaissable. La palette de teintes primaires et douces, associée à des décors géométriques et épurés, installe une atmosphère à la fois mélancolique et lumineuse. Les planches sans contours, presque contemplatives, apportent une belle respiration à ce huis clos émotionnel. Une œuvre émouvante et profondément humaine. Du coup je vais me pencher sur ses autres BD, en particulier Sangliers.

Tognina : Miroir des apparences
de Éric Corbeyran et Michel Colline chez Glénat
C’est d’abord la beauté magnétique de sa couverture qui m’a donné envie de plonger dans cet album. Inspiré d’un véritable tableau conservé au château de Blois, le récit nous transporte dans l’Italie du XVIe siècle. On y découvre la rencontre entre la peintre Lavinia Fontana et la jeune Antonietta Gonsalvus, dite Tognina, une enfant atteinte d’hypertrichose. Traitée comme une curiosité de foire et enfermée dans le regard des autres, la jeune fille finit par accepter de poser pour l’artiste.
Éric Corbeyran construit une fiction historique d’une grande délicatesse sur la différence, le rejet et l’hypocrisie d’une société prompte à désigner des monstres. À travers les séances de pose, une complicité se tisse entre ces deux femmes marginalisées à leur manière dans un monde dominé par les hommes. L’histoire s’interroge avec finesse sur le rôle de l’art : la peinture doit-elle flatter le beau ou révéler l’humanité profonde là où les autres refusent de la voir ?
Le travail visuel de Michel Colline accompagne magnifiquement cette rencontre. Le trait, appliqué sur un papier teinté aux nuances délicates de bleu et de rose, confère aux planches une atmosphère douce et intemporelle. Les intérieurs soignés et le traitement délicat des visages sont vraiment un plaisir à feuilleter et rendent l’émotion plus pure. Une magnifique découverte de rentrée qui donne immédiatement envie d’aller admirer l‘œuvre originale.
On referme la pile
Qu’il s’agisse de traverser des cités bombardées, de côtoyer les dieux de papier, d’observer les étoiles ou de poser devant un chevalet, ces quatre lectures m’ont rappelé à quel point la bande dessinée est un formidable vecteur d’empathie. Chaque album, à sa manière, utilise le dessin pour questionner notre rapport à l’autre et au monde avec une grande sensibilité. Et vous, quelles sont vos dernières belles lectures ?
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