Au programme : une BD historique sur les luttes pour le droit de vote aux USA par Caitlin Cass, de l’horreur gothique avec le mythique L’Homme Invisible de James Tynion IV et Joshua Hixson, le rétrofuturisme automobile de Sean Murphy, et le Gotham de Rafael Grampá. Bref, du beau monde, de superbes éditions et pas mal d’émotions au fil des pages. Installez-vous confortablement, je vous embarque dans mes lectures !

La Ballade des suffragettes : L’histoire oubliée des minorités
de Caitlin Cass chez Éditions Delcourt
J’étais très curieuse de découvrir ce travail de documentation signé Caitlin Cass. Dans La Ballade des suffragettes, l’autrice s’attaque à une idée reçue encore trop tenace : celle d’un mouvement suffragiste homogène et uni. À travers un récit graphique d’une rigueur historique impressionnante, elle remet en lumière le rôle capital, et pourtant marginalisé, des femmes noires, autochtones, asiatiques et de la classe ouvrière dans la conquête du droit de vote aux États-Unis.
Ce qui m’a plu, c’est la finesse de l’analyse sociologique. Caitlin Cass n’écrit pas une simple chronologie didactique : elle montre comment les figures majeures du mouvement suffragiste blanc ont parfois sciemment écarté ou trahi leurs consœurs minoritaires pour des calculs politiques ou par pur racisme systémique. L’album explore avec beaucoup de lucidité les fractures, les déceptions, mais aussi la résilience phénoménale de certaines de ces femmes qui se sont battues sur deux fronts : pour le droit de vote et contre la ségrégation.
Visuellement, le style de Caitlin Cass est efficace. Son trait faussement naïf, presque conceptuel, utilise un découpage aéré et une mise en page intelligente qui laisse respirer les textes et les documents d’archives. Les métaphores visuelles sont percutantes et permettent d’assimiler une masse d’informations complexe sans jamais alourdir la lecture. On a aussi quelques pages à déplier, ce qui nous laisse vraiment le temps de prendre possession des nombreuses informations.
Un album documentaire intéressant et nécessaire, qui redonne enfin toute leur place à des figures trop longtemps invisibilisées dans les livres d’Histoire.

L’homme invisible : Disparition dans la folie
de James Tynion IV et Joshua Hixson chez Urban Comics
Quand la collection Universal Monsters réunit James Tynion IV (The Department of Truth, The Nice House on the Lake) au scénario et Joshua Hixson au dessin, je saute dessus les yeux fermés ! Dans cette relecture du mythe d’H.G. Wells, le duo ne cherche pas simplement à adapter le bouquin ou le film, mais préfère explorer la décomposition psychologique et la dérive tragique du docteur Griffin.
Le récit s’attarde sur l’isolement dévorant, l’obsession scientifique et la paranoia qui s’emparent de Griffin à mesure que son sérum d’invisibilité le détruit de l’intérieur. Tynion IV excelle à dépeindre la folie rampante et l’emprise toxique qu’il exerce sur ceux qui tentent de l’aider. L’invisibilité n’est pas traitée comme un simple super-pouvoir, mais comme une malédiction monstrueuse qui efface progressivement son humanité et son empathie.
Sur le plan plastique, Joshua Hixson réalise un excellent travail. Son dessin peint, sombre et texturé capte à la perfection l’atmosphère victorienne et la menace impalpable du scientifique. La façon dont il matérialise l’absence, l’invisibilité et la violence soudaine des attaques réserve de belles planches macabre. Le travail sur les ombres et les teintes froides donne une vraie patine gothique à l’ensemble.
Une belle adaptation, à la fois tragique, esthétique et dérangeante. Une réussite pour les amateurs d’épouvante classique réinventée.

Batman – Gargoyle of Gotham : Chef-d’œuvre sombre et viscéral
de Rafael Grampá chez Urban Comics (Collection Black Label)
On termine cette sélection avec une baffe graphique absolue signé par l’auteur brésilien Rafael Grampá dans la collection Black Label. Dans Gargoyle of Gotham, Grampá livre une vision totalement neuve du Chevalier Noir. Le pitch est : Bruce Wayne décide d’abandonner définitivement son identité civile pour devenir Batman à temps plein, convaincu que Bruce n’était qu’un masque qui l’empêchait d’être la vengeance incarnée. Mais lorsqu’un tueur en série mystique commence à semer des cadavres à travers la ville, Gotham révèle des secrets bien plus obscurs que prévu.
Le scénario est une plongée sombre et psychologique dans l’esprit d’un Batman poussé au bord de la démence. Grampá décortique le traumatisme de l’héroïsme, la culpabilité et la nature quasi-religieuse de la croisade du justicier. C’est un récit poisseux et ultra-violent, qui repousse les limites du personnage tout en introduisant une galerie de nouveaux vilains dérangeants et fascinants.
Graphiquement, c’est une claque phénoménale, j’ai passé tellement de temps à prendre en photo les page! Le trait de Grampá, hyper détaillé, organique et torturé, rappelle la minutie de Moebius ou de Frank Miller, mais avec une identité visuelle unique. Chaque case regorge de détails méticuleux, la représentation de la Batmobile et du costume de Batman est incroyable, et la mise en couleur de Matheus Lopes sublime la moiteur et la violence de Gotham.
Un album d’un niveau artistique exceptionnel, brutal et hypnotique, réservé aux amateurs de Batman sombres.

Le Dernier Pilote : Mécanique de précision
de Sean Murphy chez Astrolabe
Avis aux amateurs de tôle froissée et de moteurs V8 : le nouveau venu sur la scène éditoriale, Astrolabe, frappe un coup monumental pour son lancement en publiant le tout nouvel album complet de Sean Murphy (Punk Rock Jesus, Tokyo Ghost, Batman: White Knight) avant même sa parution aux États-Unis !
Dans ce récit d’anticipation survitaminé, l’auteur-dessinateur nous projette dans une Amérique où les voitures à essence sont devenues illégales et où une IA toute-puissante gère le réseau de véhicules autonomes. On y suit Clutch, un ancien pilote et cascadeur amérindien devenu trafiquant, qui reste le dernier homme capable de piloter des voitures thermiques à l’ancienne. Pour obtenir la greffe de cœur capable de sauver sa petite-fille, il accepte un ultime marché avec un baron du crime local : une course suicide qui va rapidement virer au braquage et à la révolution contre les flics-robots et la tyrannie algorithmique.
Visuellement, c’est un pur régal ! Fidèle à sa passion pour la mécanique et le dessin ultra-dynamique, Sean Murphy opte pour un magnifique format album à l’italienne qui s’étire comme un pare-brise. Son trait anguleux, ses hachures chirurgicales et son sens de la perspective donnent une profondeur de dingue aux poursuites automobiles. Le rythme ne faiblit jamais et les personnages ont une gueule incroyable.
Même si le scénario cède parfois à quelques facilités ou à une forme de bienveillance avec ses héros, le spectacle est total. Un vrai plaisir visuel, généreux et nerveux, qui confirme que personne n’aligne les bolides et la tôle froissée avec autant de classe que le maître Murphy !
On referme la pile pour aujourd’hui !
De l’Histoire essentielle des droits civiques à l’horreur gothique, en passant par les belles voitures qui vont vite et le comics hyper sombre, c’était encore une belle pause lecture pour moi !
Et vous alors, vous lisez quoi en ce moment ? Dites-moi tout en commentaire ou venez me retrouver sur Hardcover pour qu’on compare nos piles à lire !