On termine le mois d’août avec quelques lectures BD, ma pile à lire s’est encore bien remplie cette semaine avec les sorties de la rentrée. J’ai plongé dans quatre albums assez sombres qui font réfléchir sur notre monde, nos dérives ou notre passé. Installez-vous confortablement, je vous raconte.

Lune Artificielle : Le progrès éteint la nuit
de Coke Navarro chez Glénat
J’attendais cet album avec une vraie curiosité, attirée par la promesse d’un format un peu hybride (BD/Manga). L’histoire nous emmène dans une métropole dystopique où une startup décide de lancer une lune artificielle pour éclairer la Terre en continu. Au milieu de ce bazar médiatique, deux ados, Bucket Boy et Bobby Shinobi, tuent le temps entre parkour et ninjutsu sur les toits. Mais quand Bobby se passionne pour cette prouesse technique, Bucket Boy perd ses repères. Que devient la voie du ninja si l’ombre disparaît totalement ?
Au-delà de la fable urbaine, le récit dresse une critique très juste de notre société connectée, de la désinformation sur les réseaux et de cette manie qu’on a de projeter nos fantasmes sur le moindre progrès technique. C’est aussi une histoire touchante sur la fin de l’adolescence et ce moment délicat où l’on comprend qu’on ne grandit plus au même rythme que ses amis.
Visuellement, c’est une sacrée claque. Coke Navarro mélange le dynamisme du manga avec la noirceur du comics underground. Son trait joue constamment sur le contraste entre la lumière aveuglante et les ombres, avec un découpage nerveux qui donne une énergie folle au récit. Un OVNI graphique qui ne laisse pas indifférent.

Newburn : Polar au cœur de la mafia
de Chip Zdarsky et Jacob Phillips chez Urban Comics (Intégrale – Grand Format)
J’avais déjà découvert le début du comics lors d’un épisode de Comics Outcast, j’étais contente de voir l’intégrale sortir pour terminer le récit. On y suit Easton Newburn, un ancien flic devenu détective privé très particulier : il travaille exclusivement pour les clans de la mafia new-yorkaise. Sa mission consiste à résoudre les crimes internes pour éviter les guerres de territoire sanglantes. Accompagné d’Emily, une jeune femme qu’il prend sous son aile, il avance sur une corde sensible où le moindre faux pas peut être fatal.
L’intérêt du titre repose sur cette immersion dans une zone grise fascinante. Zdarsky construit ses enquêtes comme des épisodes de série télévisée, sans superflu, en insistant sur la logique froide et la neutralité de son personnage principal. C’est une plongée dans les arcanes du crime organisé, qui montre à quel point la vérité peut devenir une arme de négociation.
Le travail de Jacob Phillips colle parfaitement à cette ambiance de polar poisseux. L’encrage est lourd, les noirs sont profonds et la palette de couleurs installe une atmosphère nocturne très réussie. La mise en page reste ultra-lisible et va droit à l’essentiel, à l’image de son héros. Une vraie réussite pour les amateurs du genre.

La Fourrière des animaux : Orwell à la SPA
de Tom King et Peter Gross chez Panini France
Je suis de près les sorties de Tom King et je ne voulais pas rater cette relecture du classique d’Orwell. Dans la fourrière de Manfiel, où le quotidien se résume à la peur de l’euthanasie, les animaux finissent par se révolter sous la conduite du chien Lucky. Une fois les gardiens chassés, l’euphorie cède la place à la réalité du terrain : comment s’organiser, partager les croquettes et fonder une démocratie ? Malheureusement, les beaux discours dérapent vite quand le pouvoir se met à changer de camp.
Là où le texte d’origine ciblait le stalinisme, King adapte intelligemment le propos à nos démocraties actuelles. L’album démonte avec beaucoup de clarté les rouages du populisme, la manipulation des esprits et la vitesse à laquelle les discours de peur peuvent étouffer des idéaux d’égalité. C’est percutant, sombre et très ancré dans les débats d’aujourd’hui.
Aux dessins, Peter Gross réussit à faire passer une foule d’émotions sur les museaux de ces chiens, chats ou lapins, sans jamais tomber dans le dessin trop mignon ou trop “uncanny”. Le trait reste précis, avec des couleurs sobres qui renforcent le côté pesant de cette micro-société qui sombre. Une fable politique dérangeante mais diablement efficace.

Les filles de Magdalena : Les oubliées d’Irlande
de Chantal Van den Heuvel et Nina Jacqmin chez Vents d’Ouest
J’avais beaucoup aimé la précédente BD du duo : George Sand, Ma vie à Nohant, donc quand la nouvelle a été annoncée, je m’y suis vite intéressée. Dans l’Irlande des années 1920, la jeune Molly est servante dans une famille aisée où son talent pour la harpe est encouragé. Mais lorsqu’elle tombe enceinte hors mariage, sa vie bascule. Reniée par la société, elle est envoyée au couvent de la Magdalena. Derrière les murs, elle découvre l’enfer du travail forcé en blanchisserie, l’humiliation quotidienne et le drame des bébés arrachés à leurs mères.
C’est un récit poignant qui rend hommage aux milliers de femmes enfermées dans ces institutions religieuses tout au long du XXe siècle. L’album dénonce sans détour l’hypocrisie cléricale et le poids de la bien-pensance, tout en mettant en avant le courage de ces filles oubliées qui tentent de conserver leur dignité face à l’injustice.
Graphiquement, le dessin fluide de Nina Jacqmin apporte une vraie douceur qui contraste avec la dureté des événements. Les teintes chaudes et le soin apporté aux expressions permettent de traverser cette histoire éprouvante avec beaucoup d’empathie pour les personnages. Une lecture importante, délicate, profondément humaine et révoltante.
On referme la pile
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