Présenté en compétition officielle à Cannes, le nouveau film de Léos Carax a tout pour être présent au Palmarès. Chronique d’un chef d’œuvre en devenir.

De l’aube à la nuit, quelques heures dans l’existence de Monsieur Oscar, un être qui voyage de vie en vie. Tour à tour grand patron, meurtrier, mendiante, créature monstrueuse, père de famille… M. Oscar semble jouer des rôles, plongeant en chacun tout entier – mais où sont les caméras ? Il est seul, uniquement accompagné de Céline, longue dame blonde aux commandes de l’immense machine qui le transporte dans Paris et autour. Tel un tueur consciencieux allant de gage en gage. À la poursuite de la beauté du geste. Du moteur de l’action. Des femmes et des fantômes de sa vie. Mais où est sa maison, sa famille, son repos ?

Enfin ! 13 ans après Pola X et plus de 20 ans après les Amants du Pont Neuf, l’inclassable Léos Carax est de retour. Après une longue traversée du désert et des difficultés à tourner autre chose que des courts ou moyens métrages, le réalisateur français revient en force avec en prime une sélection en compétition officielle à Cannes !

Bizarre projet sur le papier. D’autant plus bizarre quand on connait le cinéma de Léos Carax. Son univers et ses fantaisies. Alors à 22h30 en séance de gala perchés tout en haut au Grand Théâtre Lumière, on est prêt à accueillir l’OVNI. Pour ma part il me faudra le voir une seconde fois pour en saisir toute sa richesse, comprendre tous les rouages et être complétement et définitivement convaincue de la force de cette sainte machine là !

Dès le début du film on sent que ce Holy Motors se situe sur une autre planète. Léos Carax lui-même découvre que sa chambre d’hôtel donne, via une porte dérobée, sur une salle de cinéma. En pyjama il erre dans cette salle remplie de fantômes. Le rêve peut alors commencer. Ou peut-être finit-il en fin de compte …

Holy Motors se construira autour de différentes petites scènes qui n’ont en apparence rien à voir l’une avec l’autre. Monsieur Oscar, acteur dans un futur où les caméras sont devenus si minuscules qu’on ne le distingue plus, consulte les scénarios et notes de production, comme il consulterait un rapport financier avant un déjeuner d’affaire. Minutieux, appliqué, perfectionniste et impliqué, il rentre dans la peau de personnages qui vont de la mendiante près de la Seine au tueur à gage déterminé en passant par un papa en Renault 5 rouge à une vieille personne à l’aube de sa mort. D’apparence décousue, la succession de ses scènes prend au fil du film tout son sens. On comprend au fil et à mesure les intentions de Léos Carax qui rend ici un merveilleux hommage au cinéma et nous dit que les apparences sont toujours trompeuses.

Bien sur certaines scènes prennent le dessus et marquent plus que d’autres mais le tout donne encore plus de consistance à celles-ci . La scène de Monsieur Merde mangeur de fleurs kidnappeurs de Top Model au Père Lachaise est absolument fascinante. Léos Carax en rois de la provoc se moque de la suprématie de la beauté, s’amuse des photographes excentriques et ira même jusqu’à critiquer un certain modèle libéral en faisant manger des billets à son héros ou en couvrant d’une burka une Top Model (Eva Mendes) américaine … L’irrévérencieux Carax est de retour !

Dans un formidable jeu de faux semblants, Léos Carax sème le doute à chaque plan et propose une réflexion intéressante sur le métier d’acteur et l’avenir du cinéma. En lui rendant hommage, il met aussi en garde et se pose la question de la frontière entre réalité et fiction. En jouant 10 rôles par jour, qui est vraiment Monsieur Oscar ? A-t-il une famille, une vie, ou même une maison ? Et si oui quand la comédie s’arrête-t-elle pour laisser placer à la vie, la vraie ? Des questions sans réponses pour lesquelles chacun peut y aller de son propre avis, c’est là la principale force d’Holy Motors, dans sa capacité à faire réfléchir et à choisir soi-même sa version de l’histoire !

Après un entracte musical magnifique dans une église où les accordéons sont de sortie (Attention frissons alerte !), Holy Motors reprend de plus belle. Après ce beau moment de lyrisme, le film plonge dans un romantisme très fort et très beau. La rencontre entre Eva et Oscar atteint des sommets romanesques. Là, il semblerait que le jeu soit terminé (l’est-il réellement ?) et que les personnages (tous deux acteurs) peuvent enfin se dévoiler et être honnêtes l’un envers l’autre. Une réflexion sur le couple et sur l’amour dramatiquement sidérante qui sera mise sur orbite lorsque Kylie Minogue donne de la voix sur le toit de la SaMaritaine pour un “Who Where We” absolument saisissant.

D’ailleurs, en proposant à Kylie Minogue un rôle au cinéma, Léos Carax a vu juste. La chanteuse australienne, même si elle ne reste pas longtemps à l’écran prouve sa force dramatique et fait ici une très belle conversion de la musique au cinéma. D’ailleurs c’est l’intégralité du casting qui est ici à acclamer. La palme revenant bien sur à Denis Lavant qui aurait bien mérité un Prix d’interprétation à Cannes tant sa partition (plutôt ses 10 partitions…) est sans égale ! Il prouve ici qu’il peut absolument tout jouer et excelle dans chacun des onze personnages. Chapeau Monsieur.

La fin du film est à l’image des deux heures qui viennent de s’écouler : absurde et géniale. De nouvelles questions se poseront et le garage des limousines qui se ferment sur le Revivre de Gérard Manset nous clouera sur place. Impossible de se lever, de quitter la planète sur laquelle Carax nous a expédié. Pendant ce temps les paroles de Gérard Manset sont limpides et apportent encore des éléments de réponse au film et au personnage de Monsieur Oscar.

Expérience incroyable vécue en compagnie de monsieur Carax, il est difficile d’expliquer réellement la force de Holy Motors. Impossible aussi d’en extraire toutes les réflexions et toutes les références tant elles sont nombreuses. Impossible d’écrire l’immensité de ce film et d’expliquer pourquoi il m’a tant fascinée et bouleversée. Il faut sans doute le voir pour le croire.


M.

Author

Cinéphile aux lacunes exemplaires, mon coeur bat aussi pour la musique, les chaussures léopard et les romans de Bret Easton Ellis. Maman de 2muchponey.com, niçoise d'origine, parisienne de coeur, je nage en eaux troubles avec la rage de l’ère moderne et la poésie fragile d'un autre temps. Si tu me parles de Jacques Demy je pourrais bien t'épouser.

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