On ne va pas se mentir : sur le papier, c’était le projet le plus excitant de la fin de l’été. Prenez Les Éclats, le roman d’autofiction sombre et poisseux de Bret Easton Ellis, confiez-le au roi du soap macabre Ryan Murphy, ajoutez-y une poignée de népo-babies au casting et vous obtenez la recette idéale pour faire vibrer nos soirées de fin d’été. Sauf qu’une fois la saison bouclée sur Disney+, le soufflé est totalement retombé.

Alors oui, l’idée de nous parachuter dans le Los Angeles doré et toxique de 1981 avait tout pour plaire. On y suit une bande de lycéens friqués de la Buckley Prep, occupés à boire des cocktails au bord de piscines, tout en sniffant de la coke et gérant leurs histoires de cœur, pendant qu’un tueur en série sadique, le « Trawler », sème des cadavres d’ados un peu partout. Le jeune Bret commence à bloquer complètement sur Robert Mallory, le nouvel élève au charme dérangeant qu’il soupçonne d’être le monstre.
Une esthétique californienne irrésistible mais sans âme
Côté visuel, rien à redire, le contrat est rempli. La réalisation est magnifique, baignée dans une lumière californienne aveuglante qui contraste gentiment avec la crasse des meurtres. La bande-son enchaîne les morceaux new wave des années 80 avec une efficacité redoutable. Même la distribution s’en sort plutôt bien : Kaia Gerber fait le job en présidente du conseil des élèves, Hayes Warner dans le rôle de la “gentille” blonde et Homer Gere promène son regard inquiet avec ce qu’il faut de mystère.

Evan Rachel Wood et Wes Bentley font ce qu’ils peuvent en parents complètement dépassés, mais leurs scènes tournent vite au soap bas de gamme. Mais le vrai souci d’acting vient surtout du côté d’Igby Rigney dans le rôle principal. Il apporte une fragilité à ce narrateur paranoïaque qui cache son homosexualité, en revanche il lui manque ce côté cynique et glacial qui faisait toute la saveur du livre. Trop doux, trop en surface, trop lisse.
Quand la provocation d’un livre rencontre la tiédeur de Disney
C’est là que ça coince. Pour adapter un auteur aussi corrosif, il fallait en avoir dans le ventre. Or, la série semble étrangement timide malgré Ryan Murphy aux commandes. Là où le bouquin débordait d’une paranoïa moite, d’une sexualité explicite et d’une frousse viscérale, la série nous sert une version étonnamment sage. Pour éviter d’effrayer le grand public sur les plateformes, la production a soigneusement lissé les angles les plus dérangeants de l’histoire.

Pire encore, pour essayer d’étirer l’intrigue sur plusieurs saisons, l’équipe a rajouté des histoires secondaires de teen drama totalement dispensables. Voir des intrigues de concours de danse ou de course à la reine du bal au milieu d’un thriller psychologique, ça casse complètement l’ambiance.
Le piège du mystère sans fin
Ma plus grande déception reste ce final d’une frustration sans nom. Plutôt que d’assumer la fin ambiguë et dérangeante du roman, le dernier épisode préfère multiplier les fausses pistes un peu grossières pour ne rien résoudre du tout. Tout reste ouvert dans l’espoir de décrocher une deuxième saison. À vouloir transformer une traque étouffante en franchise télévisuelle, la série perd ce qui faisait sa force : son urgence et son sentiment de fin d’un monde.
Au final, The Shards se regarde gentiment pour son style étincelant et sa nostalgie bien emballée, mais laisse un goût d’inachevé. C’est beau, c’est propre, mais ça manque cruellement de tripes et d’audace.