En 2009, Xavier Dolan posait déjà les bases de ce qui caractérisera plus tard son cinéma. Retour sur le premier film d’un petit génie qui a tout compris.

Hubert Minel n’aime pas sa mère. Du haut de ses 17 ans, il la jauge avec mépris, ne voit que ses pulls ringards, sa décoration kitsch et les miettes de pain qui se logent à la commissure de ses lèvres quand elle mange bruyamment. Au-delà de ces irritantes surfaces, il y a aussi la manipulation et la culpabilisation, mécanismes chers à sa génitrice. Confus par cette relation amour-haine qui l’obsède de plus en plus, Hubert vague dans les arcanes d’une adolescence à la fois marginale et typique -découvertes artistiques, expériences illicites, ouverture à l’amitié, sexe et ostracisme- rongé par la hargne qu’il éprouve à l’égard d’une femme qu’il aimait pourtant jadis.

Avant Laurence Anyways et Les Amours Imaginaires, il y avait J’ai tué ma mère. Écrit en 3 jours et premier film du prodige canadien, J’ai tué ma mère avait connu lors de son passage à Cannes un premier buzz. Film ultra-réaliste relatant le quotidien d’un adolescent moderne et romantique dont la relation avec sa mère devient de plus en plus difficile, J’ai tué ma mère propulse en 1h40 Xavier Dolan dans la cour des grands.

Il y a chez Dolan une grande capacité à dresser le portrait d’une certaine jeunesse. Hubert c’est Xavier, adolescent incompris qui traine les pieds en cours et pense que les adultes ne comprennent rien à la vie. Hubert est amoureux mais la relation plus que compliquée avec sa mère ne lui permet jamais de lui parler de son homosexualité. Hubert se cherche, tente des expériences comme tous les jeunes de son âge sauf qu’Hubert cherche à comprendre ce double sentiment d’amour-haîne qu’il ressent pour sa mère. Leur quotidien est invivable, chacun dans ses retranchements ne cherchant jamais à aller vers l’autre, mais Hubert en est presque désolé. J’ai tué ma mère ressortira ainsi comme un portrait poignant d’un jeune homme en crise profondément attristé par l’incapacité de sa mère à l’aimer “normalement” et à lui exprimer son amour.

Construit de la plus simple des manières au travers de dialogues réalistes dans une cuisine ou dans une voiture, et toujours tiraillé entre l’amour et la haine, J’ai tué ma mère est calqué sur un métronome. A chaque apaisement, une nouvelle crise éclate au détour d’un diner ou d’une sortie au vidéo club, si bien qu’on ne devine jamais quand elle aura lieu ni quand elle prendra fin. D’ailleurs, les situations s’apaisent d’elles-même mais rien n’est jamais réglé. Cette relation passionnelle n’a jamais de répit et s’affirme au fil des séquences comme une maladie incurable, un virus dont personne n’a le remède et qui prend de l’ampleur dans chaque situation du quotidien.

A côté de ce naturalisme violent, Xavier Dolan incruste sa patte Pop qui finira par définir son style. Lors de fascinants plans au ralenti, le jeune cinéaste balance sa playlist, mélange les couleurs et les symboles et donne à ce quotidien morose une dose de fantaisie absolument divine. Cette scène incroyable de dropping entre les deux jeunes amants est en tout point saisissante et nous montre le désir de vie de ce héros “spécial”.

Tuer la mère pour exister, tel est le destin d’Hubert. Aucun passage à l’acte ne verra le jour mais l’idée de tuer mentalement ( et moralement ) est déjà suffisante. Tuer le symbole. Chose dont Hubert ne parvient jamais à faire réellement. Au détour d’une fugue, d’une confession à son professeur ou d’une dispute, Hubert n’arrive jamais à couper les ponts. Sa mère non plus. Situation compliquée qui ne trouvera réponse que dans une scène finale des plus émouvantes où tout l’amour d’une mère saute désormais aux yeux.

Si J’ai tué ma mère parait si biographique c’est sans doute du fait de la présence de Xavier Dolan interprétant le rôle principal. Lui qui ne cache pas s’être inspiré de sa propre histoire, interprète ici un jeune homme aussi pathétique que poignant, un héros romantique dont on se prend d’affection au premier regard malgré son caractère bien irritant. Anne Dorval qui joue la mère est elle aussi parfaitement dans le ton. Aussi agaçante qu’Hubert quand on la voit manger des chips devant une émission de télévision débile, on la retrouve tendre et vraiment touchante quand on la voit préparer le diner préférée de son fils et surtout lui répondre dans un murmure à “Qu’est ce que tu ferais si je mourais aujourd’hui hein? ” un mémorable et poignant “Je mourrais demain” . Le duo fonctionne à la perfection et nous prendra à la gorge de la première dispute à la dernière ne sachant jamais qui plaindre et qui défendre.

Viscéral et percutant, J’ai tué ma mère se révèle bien plus tortueux que prévu. Xavier Dolan nous parle d’amour qui ne parvient à s’exprimer, de la difficulté de grandir et d’exister dans un monde déjà sombre. Il nous parle aussi de la perte d’innocence, d’une enfance heureuse qui s’éloigne de plus en plus et d’un grand sentiment de nostalgie. Déjà bourré de références pop, Xavier Dolan pose à 20 ans les bases de son cinéma. Un premier essai exemplaire où le réalisateur prend des risques et se met déjà à nu.Vite la suite !

La phrase :

“Tu es un poisson des grandes profondeurs. Aveugle et lumineux. Tu nages en eaux troubles avec la rage de l’ère moderne, mais avec la poésie fragile d’un autre temps”

M.

Author

Cinéphile aux lacunes exemplaires, mon coeur bat aussi pour la musique, les chaussures léopard et les romans de Bret Easton Ellis. Maman de 2muchponey.com, niçoise d'origine, parisienne de coeur, je nage en eaux troubles avec la rage de l’ère moderne et la poésie fragile d'un autre temps. Si tu me parles de Jacques Demy je pourrais bien t'épouser.

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