Ces BD, je ne les ai pas lues “pour le blog”. Je les ai lues parce qu’elles m’ont attrapée au bon moment. Parce qu’elles parlent de peur, de colère, de transmission, de fuite aussi. Parce qu’elles racontent des corps qui encaissent, des familles qui tiennent comme elles peuvent, et des échappées quand le réel devient trop lourd.
Quatre albums très différents, mais qui ont tous laissé une trace. Et que j’avais besoin de partager ici :

Tunnels de Michaël Sanlaville (Glénat)
Un huis clos mécanique sous haute tension
Après Lastman et Banana Sioule, Michaël Sanlaville a sorti le 7 janvier 2026 un nouvel album radical, nerveux, et impossible à lâcher.
L’histoire
Une famille prend la route des vacances quand tout bascule. Une course-poursuite s’engage avec des véhicules noirs surgis de nulle part. Plus de réseau, plus de repères. Juste le bitume, la vitesse… et la peur.
Mon avis
J’ai adoré, et surtout j’ai été happée très vite. Tunnels ne te laisse aucun temps mort. La tension est constante, presque physique, et le découpage joue énormément sur cette sensation d’urgence. On est coincé avec les personnages, sans recul possible, et ça fonctionne à merveille.
Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est la manière dont le spectaculaire ne prend jamais le pas sur l’humain. Derrière la course-poursuite et les moteurs qui hurlent, il y a une vraie dynamique familiale, des peurs très concrètes, presque banales, qui rendent l’ensemble encore plus anxiogène.
Visuellement, c’est d’une efficacité redoutable. La lisibilité est parfaite, le rythme ne faiblit jamais, et certaines séquences restent longtemps en tête. C’est une BD qui se lit vite (on est dans l’urgence de la course), mais qui laisse une vraie empreinte, comme après un film qu’on n’a pas envie de relancer tout de suite tant la montée d’adrénaline a été forte.

Bleu de Chauffe de Lionel Chouin (Glénat)
Chronique sociale et mémoire des luttes
Avec Bleu de Chauffe, Lionel Chouin signe une fiction sociale puissante, ancrée dans la France du début des années 80.
L’histoire
Ahmed est ouvrier chez Citroën à Aulnay, syndicaliste CGT et père de famille. Sa fille Karima, punk et boxeuse, affronte au quotidien la violence raciste de leur cité. Lors d’une manifestation, Ahmed est grièvement blessé. L’équilibre fragile de la famille vole en éclats.
Mon avis
Bleu de Chauffe est une lecture rude, mais nécessaire. Ce n’est pas une BD confortable, et tant mieux. Lionel Chouin prend le temps de poser ses personnages, leurs contradictions, leurs colères, leurs espoirs aussi. Rien n’est simplifié, rien n’est édulcoré.
J’ai été particulièrement marquée par la relation entre Ahmed et Karima, par cette transmission des luttes qui ne va pas de soi, par les fractures générationnelles et culturelles qui traversent la famille. La toile de fond politique n’est jamais là pour faire décor : elle pèse sur chaque décision, chaque geste.
Le dessin, volontairement sec et frontal, renforce ce sentiment de réalité brute. On sent la violence sociale, la fatigue, la peur aussi. C’est une BD qui résonne fort avec l’époque actuelle, et qui rappelle à quel point certaines tensions ne sont jamais vraiment retombées.

Train de nuit dans la Voie Lactée d’Adrien Demont (Morgen)
Un voyage onirique aux confins du cosmos
Adapté librement du conte de Kenji Miyazawa, ce roman graphique paru mi-janvier 2026 est une véritable expérience sensorielle.
L’histoire
Giovanni, enfant solitaire et moqué par ses camarades, s’endort sur une colline. Il se réveille à bord d’un train traversant la Voie Lactée, emporté dans un voyage aussi merveilleux que mélancolique.
Mon avis
Gros coup de cœur. Vraiment. Je suis entrée dans cette BD sans connaître le conte original, et ça n’a posé aucun problème. Le récit est immédiatement enveloppant, presque hypnotique. On accepte très vite ses règles, son rythme lent, sa douceur teintée de mélancolie.
Le travail graphique d’Adrien Demont est absolument magnifique. Chaque planche invite à la contemplation, à la pause. On ne lit pas Train de nuit dans la Voie Lactée comme on dévore un album classique : on le traverse, on s’y attarde, on revient parfois en arrière juste pour regarder.
Il y a une tristesse profonde dans ce voyage, mais jamais écrasante. Au contraire, elle est traversée par une forme de tendresse et d’émerveillement. C’est une BD qui parle de solitude, de deuil, de passage, sans jamais appuyer lourdement. Une lecture précieuse, presque apaisante malgré sa gravité.

Soli Deo Gloria de J.C. Deveney & Édouard Cour (Dupuis)
Quand la musique devient une promesse de salut
J’en ai beaucoup entendu de bien fin 2025 et j’ai tardé à me jeter dessus, c’est chose faite. Soli Deo Gloria tient toutes ses promesses ! OUF !
L’histoire
Hans et Helma, deux orphelins promis à une vie de misère dans le Saint-Empire romain germanique, trouvent dans la musique une échappatoire. Des forêts sauvages aux palais européens, leur destin se joue au rythme des partitions.
Mon avis
J’en avais beaucoup entendu parler, peut-être trop, et j’avais peur d’en attendre excessivement. Résultat : aucun regret. Soli Deo Gloria est un album ample, généreux, qui prend le temps de déployer son récit et ses personnages.
Le parcours de Hans et Helma est dur, souvent injuste, mais jamais désespéré. La musique n’y est pas un simple motif narratif : elle structure le récit, elle guide les personnages, elle devient un véritable langage émotionnel.
Graphiquement, Édouard Cour livre un travail d’une grande élégance. Les décors, les costumes, les corps en mouvement donnent une vraie sensation de souffle et de grandeur. On sent la rigueur historique, mais aussi une grande sensibilité.
Mon seul regret reste très personnel : j’aurais adoré pouvoir écouter la musique en même temps que je lisais. Pas pour coller exactement aux morceaux évoqués, mais pour prolonger l’expérience. Preuve, s’il en fallait, que la BD donne envie d’aller au-delà des pages.
Voilà pour ces dernières lectures. Et franchement, si l’année continue sur ce niveau de qualité visuelle et narrative, je signe tout de suite. Il y a de la peur, de la colère, de la douceur aussi. Et surtout, quelque chose qui avance. Une route, un combat, un train, une musique. En ce moment, c’est exactement ce dont j’avais besoin.